N. Desmet : Avec 44,96 m², tu manipules le nom de la galerie et son lieu d’exposition pour nous demander de faire l’expérience d’un espace intermédiaire qui n’existe pas réellement. Comment as-tu eu cette idée?

J.B. Caron :
Quand je suis entré pour la première fois dans la galerie, je me suis tourné vers la rue et le reflet de la vitrine m’a laissé une image qui me donnait l’impression d’être projetée à l’extérieur de l’espace.
J’ai ainsi voulu amplifier le reflet naturel avec un jeu de miroirs. C’est une extension de ce qu’on peut déjà pressentir lorsque l’on est dans la galerie face aux vitres qui nous reflètent et nous déplacent de façon virtuelle à l’extérieur. Je n’ai accentué que le réel, appréhendé l’espace projeté vers l’extérieur. Ce projet prend racine dans une proposition plus ancienne dans laquelle j’avais utilisé des miroirs. Il s’agissait de six cubes qui montraient par un jeu de reflets six manières différentes
d’obtenir un cube vide (le miroir venait compléter l’espace manquant), mais les miroirs étaient tournés vers l’intérieur.

N.Desmet:
Ici l’image réfléchie par ces miroirs est à peine visible ou accessible au spectateur, elle ne se fait que par le sas d’ouverture puisque la galerie restera fermée le temps de ton exposition, pourquoi ?

J.B. Caron :
Ici les miroirs servent tout simplement à refléter l’espace en tant que tel. De ce point de vue les miroirs ne reflètent ce qui peut être visualisé que partiellement, le reste du chemin s’opère par le biais d’une construction mentale. C’est une oeuvre qui doit exister dans l’imaginaire. Si j’en suis venu à fermer la galerie, ce n’est pas par provocation, mais pour éviter à tout prix que le spectateur ne croise son image, échapper à l’effet attractif et narcissique du miroir.
Bien sûr, j’ai tout à fait conscience de ne pas être le premier à avoir proposé de fermer une galerie. Je pense par exemple à Robert Barry avec ses Closed gallery pieces. Cependant avec 44,96 m² la fermeture n’est qu’accessoire, c’est un moyen de souligner ma proposition.

N. Desmet :
D’ailleurs s’agit-il vraiment d’une fermeture ?

J.B. Caron :
En obstruant la galerie avec des miroirs, ce n’est pas l’entité galerie que je souhaite mettre en avant. C’est plutôt un moyen de s’ouvrir vers l’extérieur, toucher un public plus large par son accessibilité. Certains penseront que la proposition est radicale, trop inaccessible, cependant il faut savoir qu’habituellement pour entrer dans la galerie il faut sonner, beaucoup de personnes n’osent pas rentrer et ne s’en tiennent qu’à ce qui peut être vu de l’extérieur à travers les vitrines.
Ici l’oeuvre est totalement accessible de l’extérieur, le spectateur n’a pas à faire d’effort pour accéder à l’oeuvre.

N. Desmet :
Que représente pour toi le miroir ?

J.B. Caron :
Le miroir a une fonction inédite qui est celui de nous rappeler le constat suivant : nous sommes en permanence entre deux mondes, notre univers spatial quotidien et notre univers mental. Une inversion des valeurs traditionnelles s’opère aussi ici, du monde tangible - qui est celui du monde du rêve éveillé pour l’hindouisme par exemple - nous passons à un monde virtuel qui est celui de la conscience de la réalité. Dans ce sens ma proposition est assez symbolique.

N. Desmet :
En fermant la galerie, c’est l’extérieur virtuel qui devient réel et l’intérieur réel qui devient virtuel ?

J.B. Caron :
Exactement ! Je différencie les deux espaces dont le miroir est la frontière, j’invite les gens à investir le réel tout en étant symboliquement dans le virtuel. Si l’intérieur avait été parcourable cela aurait parasité l’idée, et dans un certain sens lui aurait faire perdre de sa force.
On peut penser à Robert Smithson, qui utilise le miroir pour dédoubler la réalité, mais chez lui ce dédoublement suppose que l’on se tienne devant le miroir. Pour ma part je positionne les spectateurs de l’autre coté, face au dos du miroir, c’est donc un dédoublement qui se fait mentalement, même si pour que ça marche, ils doivent avoir accès à un début de reflet et savoir qu’ils’agit d’un miroir.
Une oeuvre de Michelangelo Pistoletto entre plus précisément en résonance avec mon projet : il s’agit du Metrocubo d’infinito (Le mètre cube d’infini). Là aussi les miroirs sont tournés vers l’intérieur, avec la différence qu’ils se reflètent entre eux jusqu’à l’infini.

N. Desmet :
Quels échos ce projet fait-il avec tes autres travaux ?
Tu as beaucoup travaillé sur la question de la dynamique ascensionnelle, sur la verticale et les moyens de se soustraire de la gravité, l’apesanteur et l’impesanteur, ce travail est-il lié à cet intérêt ?

J.B. Caron :
J’aime l’idée que les choses ne soient pas perceptibles au premier abord, faire émerger des rapports subtils entre l’attention et la perception. En m’intéressant par ailleurs à la magie, j’ai eu l’habitude de travailler avec des choses qui n’existent pas, de souligner par le biais d’un effet un propos purement imaginaire, mais qui finit par être perçu comme réel par les spectateurs. C’est un jeu qui peut aller très loin.

N. Desmet :
Il ne s’agit pas alors pour toi d’une façon de faire disparaître la galerie, le lieu d’exposition ?

J.B. Caron :
Non, je ne l’avais pas envisagé comme tel, même si j’aime bien l’idée de faire disparaître le lieu de l’exposition, cependant ici il est plutôt question de déplacement, un déplacement horizontal. J’aime l’idée de faire cohabiter plusieurs mondes. On peut donc retrouver ce rapport à la verticale d’un point de vue conceptuel, puisqu’il s’agit aussi d’une certaine manière de se soustraire à la gravité.

Propos recueillis par Nathalie Desmet, Avril 2011

44,96m2, Galerie 22,48m2
Exposition du 7 au 30 avril 2011
Commissaires : Rosario Caltabiano et Nathalie Desmet

2011, Miroirs